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blog de lanuitparle

Un truc où j'écris

 

vous êtes ... à avoir visité

27 décembre 2006 3 27 /12 /décembre /2006 12:10

27 décembre
Guibert encore
Le sentiment de connaître tout cela, parce que la maladie m'a déjà été décrite par Guibert, la maigreur, les gestes lents, l'image de ce corps décharné que Guibert nous invitait à trouver beau. Et puis une écriture au jour le jour, comme ce journal d'hospitalisation, Cytomégalovirus, c'est l'image du corps en guerre que je ne retrouve pas là dans l'expérience que traverse papa. Peut-être parce que papa n'est pas en guerre, il est battu par la maladie, abattu par la fatigue. Comme une vieillesse qui se serait soudain accélérée. La mort n'est pas encore là, ce n'est pas elle qui le terrasse. La mort vient après. Elle prend ce qui est là, le corps. Là c'est la maladie, une maladie silencieuse, il y a beaucoup de sérénité chez papa, en lui, des gestes d'une extrême lenteur quand il se lève pour aller aux toilettes. On parle de garniture plutôt que de couches, ça y est j'ai retrouvé le mot que maman utilisait. Le lit médicalisé arrive demain.
Préserver les enfants de tout cela, Gaëlle disait que les enfants devaient sentir des choses, bien sûr je ne pensais pas à cela et pourtant leurs journées à elles tournent beaucoup autour de cela. Elles traversent la chambre, viennent m'y voir pour demander quelque chose, "je t'aide ?" demande Charlotte plutôt que de dire "tu m'aides ?". Aujourd'hui cinéma à Saint Savinien pour Nina, Marc et Marie. Et ce soir Cirque.
Mais peut-on parler d'expérience, bien sûr que non. Papa ne traverse pas une expérience, papa est en fin de vie, nous partageons les derniers jours de la vie de papa dans aussi peu de partage, que faut-il faire, se rendre à son chevet, rester à son chevet. Interrogations. Quelques mots échangés chaque jour, prononcés par nous, lentement, pour que les mots parviennent à son cerveau, puis se transforment en sens. Et évoquent ou non quelque chose.
Le lit médicalisé arrive demain, le déambulateur aussi, mobiliser papa sera un peu plus facile.

Hiver 2
C'est à de menues choses que je mesure le déclin ; chaque jour une capacité se perd, aujourd'hui, papa n'arrive pas à se tenir assis. Les conséquences se mesurent toutes en perte d'autonomie. Il ne peut plus se baigner, on ne peut plus l'aider à s'assoir dans la baignoire, sa toilette devra se faire dans le lit même,
nos gestes deviennent plus techniques, comment retourner la personne dans le lit, dans le langage, papa devient complément d'objet, on s'occupe de lui, le retourne, et pourtant tellement sujet, sujet là, présent.
Ill ne peut plus boire depuis le bord de son lit, le tenir en permanence, les escarres vont apparaître, il n'ira bientôt plus aux toilettes.
On meurt d'une succession de petites pertes.


J'imagine que l'on finit par perdre une fonction vitale, relirai-je Une mort très douce de Beauvoir. Non !
Les mourirs ne se ressemblent pas. Je me souviens d'un petit opuscule de quelques dizaines de pages, d'une écriture soignée, ciselée sans être guindée. Précise, comme il faut, une écriture juste. La justesse de cette écriture, ce sentiment parfois vécu d'une écriture juste, chez Zweig, Maupassant. Zweig plutôt dans Vingt quatre heures de la vie d'une femme.

J'entends maman parler à papa, dialogue presque ininterrompu de ce qu'elle fait, de ce qui se dit et qu'il aurait pu ne pas saisir, de ce que nous avons fait hier et ferons dans la journée, de l'état de santé des filles, du départ de Caroline pour Nancy, de son arrivée à Nancy. "Caroline est arrivée à Paris, elle change de gare". Maman maintient papa dans la vie par le Verbe. Au début était le Verbe, je pense à la Genèse bien sûr, mais aussi aux textes de Dolto, maman maintient papa dans la vie par le Verbe, le Verbe à la place du corps. Parce que papa ne peut plus vivre, maman raconte. Denise Jodelet disait quelque chose comme cela lorsque Semprun a publié L'écriture ou la vie.

Cette importance du raconté, comment l'écrire, "raconté", "raconter". Il faut absolument que je lise Bruner.

Je mesure aussi l'effet performatif du langage. "Quand dire c'est faire". Maman raconte à papa ce qu'elle fait dans le moment même où ils le font ensemble. Et papa sait ainsi mieux ce qu'il fait. Sans doute. "Nous allons aux toilettes", "Je vais te faire boire". Maman est admirable comme si tout cela ne devait jamais finir, comment reviendra-t-elle d'une épreuve où elle donne tant ?

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Published by lanuitparle - dans mon père
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