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blog de lanuitparle

Un truc où j'écris

 

vous êtes ... à avoir visité

27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 09:29

je sais bien que parfois les mots ne passent pas par le filtre du mental pour s'exprimer. Comme s'ils utilisaient juste la bouche, le larynx, le souffle du locuteur.

J'ai plusieurs fois eu cette impression en lisant Christian Bobin. Bobin ne fabrique pas les mots mais il les saisit mieux que les autres. Bobin est juste relié à la poésie du monde. "Juste", l'impudeur de ce juste, alors que bien souvent, une vie ne suffit pas à dépouiller, nettoyer assez pour parvenir à ce "juste".

Certains appellent cela Dieu, ou la poésie du monde, ou se servent pour en parler de l'expression "être touché par la grâce de Dieu". En tout cas, on convoque le divin pour en parler. Parce que l'on sent bien que cela ne vient pas de soi, mais d'un bien en deça de soi.

 

J'ai compris cela en lisant le petit opus "Poétique" d'Aristote qui dit de la métaphore qu'elle donne à voir le réel. Comme si elle était l'expression fidèle du réel. Et surtout comme si, seule, elle, savait faire cela. Mais pas une métaphore que l'on fabriquerait en l'introduisant par le vocable "comme", c'est comme si ou comme ça. Plutôt une métaphore sur laquelle on n'aurait aucune maîtrise, qui s'imposerait à soi, que l'on n'aurait pas pris la peine de réfléchir, que l'on aurait saisie à la Bobin. Un truc qui se serait dit au moyen de soi, bouche, larynx, souffle.

 

J'ai eu cette expérience là à 4 reprises je crois. La première c'était avec Marie, elle avait 2 ans, il pleuvait très fort, c'était au marché couvert de Bayonne, il faisait doux pourtant. Nous vivions à Bayonne, au 48 rue des tonneliers, un lieu où j'ai trouvé sans doute sans que cette famille ne le sache, une famille de substition, la famille Etcheto. Les Etcheto étaient propriétaires de l'immeuble où nous vivions à 4 familles. Marie montait souvent les escaliers des 2 étages qui nous séparaient des Etcheto pour aller nourrir madame, une vieille femme devenue impotente à la suite d'un chute. Elle montait nourrir, à 2, 3 et 4 ans Mme Etcheto. Et ça durait des heures. Une petite fille nourrissait à la cuillière un vieillard. Mme Etcheto produisait les plus grands efforts pour s'assurer que la nourriture parvienne bien à sa bouche, tant le geste de Marie n'était pas encore assuré. Il y en avait partout et un peu dans la bouche. Et c'était un ravissement. Et cela amusait beaucoup madame. Marie redescendait avec des bonbons au chocolat, qu'elle n'osait pas manger, pare que trop vieux et qu'elle n'avait pas non plus osé refuser. Et que je retrouvais après quelques jours dans ses poches.  

 

Je portais Marie dans les bras, ce jour de pluie très forte au marché couvert. Marie a 16 ans aujourd'hui. Elle avait un petit kway de couleur bleue marine, une toile un peu épaisse et une jolie coupe. On regardait la pluie, elle tapait, tapait sur le sol, éclaboussant le parvis alors on s'était reculé. Il faisait doux. J'avais une main sous elle, et une main dans son dos. Je portais souvent Marie dans les bras. C'était une façon de lui dire. "Tu vois ma chérie, ma petite fille, je t'aime et je suis là. Je ne suis pas celui que ta mère construit par son propos. Je suis ton père aimant et présent". Je sentais qu'il fallait que j'oppose cela, cette façon-là d'être dans la relation parentale, parlée en analyse, pour la poser sur un socle structurant.

La pluie provoquait chez Marie le rire aux éclats. Elle riait à gorge déployée. Et c'était très joli. Puis elle s'est arrêtée de rire subitement et dans le même instant, a pris mon visage entre ses mains, m'obligeant à lui faire face, ses petites mains, m'a regardé fixement.

 

Et a dit "j'aime que tu m'aimes papa".

Je n'ai rien pu dire, on est silencieux quand ça vient du ciel.

Alors j'ai cherché quelque chose à faire, c'est chez elle que j'ai trouvé la réponse, j'ai fait comme elle, j'ai ri. J'avais reçu la bénédiction de Dieu. Et ce rire glousse encore, 14 ans plus tard, au plus beau de moi.

 

J'ai ce moment inscrit en moi Marie, merci d'avoir laissé ce truc-là sortir. Il m'a longtemps aidé. Et maintenant, il est rangé quelque part. Il n'a plus à porter un costume trop lourd, il a rejoint une sémantique universelle, peut-être pour aider à nouveau un père et un enfant dans leur tâche de vivre. Et c'est heureux ! Je t'aime ma grande fille.      

 

 

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Published by lanuitparle - dans mes filles
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