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blog de lanuitparle

Un truc où j'écris

 

vous êtes ... à avoir visité

21 janvier 2010 4 21 /01 /janvier /2010 14:47

Notes d'avant lecture : Le texte peut paraître dur, je veux à travers ce texte écrire un texte optimiste, même s'il parle de cancer. La fin en sera douce. L'enfant ne mourra pas. C'est un texte au travail. Mes premiers jets sont toujours très gnangnans. Je nettoierai donc ce texte à chaque lecture pour essayer de dire les choses de façon très simple. En écrivant cela, je pense à l'écriture de Stéphanie Blake, l'auteure de "Je veux des pâtes" et de Au loup.  
 

1, version 1 :
On est dans le désert, un vrai désert, et un désert de sable et un désert silence. On n’entend rien. Juste des bruissements parfois. Des insectes peut-être, un reptile qui a tardé à s’enterrer. C’est une nuit sans lune. Les nuits de pleine lune sont très claires dans le désert, on est surpris par la taille des ombres, à commencer par la sienne propre. Les nuits sans lune permettent de bien voir les étoiles, sinon la lune, cette élégante, gâche tout. Oui, elle est belle, mais là le père et l’enfant sont venus pour voir les étoiles parce que l’enfant aime beaucoup les étoiles et que c’est la dernière fois qu’il les voit.


1, version 2 : (Les nuits dans le désert ne ressemblent pas aux autres nuits à cause du silence). Il faut un peu de temps pour s’habituer à un tel silence. L’oreille continue d’émettre un bourdonnement au début comme pour palier l’absence de sons. Ce n’est pas silencieux donc, les bruits viennent de l’intérieur de l’être. L’être bruît. C'est vraiment un bourdonnement, comme des sons qui continueraient de se faire entendre, comme si on était rempli de sons dont il fallait apprendre à se défaire. On est dans le désert, un désert de sable. On n'entend presque rien qui vienne de l'extérieur. Juste des bruissements mais peu. Des insectes, un reptile qui a tardé à s’enterrer, son déplacement et le bruit qu'il fait quand il s'enfouit. A cette heure, on ne craint rien des reptiles. L’homme et l’enfant ont choisi une nuit sans lune, ce qui a rendu leur progression un peu difficile mais ils connaissent bien. L'enfant était petit lorsqu'ils sont venus la première fois, seulement tous les deux déjà. Le père l'avait porté sur le dos tout le trajet. Il avait marché une petite heure. Les nuits de pleine lune sont très claires, on est surpris par la taille des ombres, à commencer par la sienne propre mais elles ne permettent pas de bien voir les étoiles. La lune prend trop de place. Cette nuit, le père et l’enfant sont venus pour voir les étoiles parce que l'enfant aime beaucoup les étoiles et que c'est la dernière fois qu'il les voit.) 

 

2, version 1 : Son père le sait, l’enfant aussi, ils en ont parlé une fois mais à quoi bon en parler davantage. L’enfant est bien malade, et mourra bientôt d’une leucémie. On ignore quand mais bientôt. La nature a inversé les choses. C’est odieux.  

2, version 2 : Il fut difficile de parler de cela. Même en termes métaphoriques, cela reste inommable. Une image douce qui évoquerait le départ de l'enfant est insoutenable. L'enfant mourra bientôt, cela ne peut être dit ainsi qu'entre professionnels médicaux. Même là, se résoudre à le dire est impossible. C'est odieux. Mais il reste un peu de joie dans ce moment. La peine n'a pas pris toute la place parce que la voix de l'enfant est claire, sa main douce. Il fait ça depuis tout petit, et cela ne l'a pas quitté, prendre la main de son père dès la sortie de la voiture ou dès celle de la maison sur le chemin de l'école.  

Ils sont assis tous les deux, le sable en surface est froid, alors le père a creusé un peu, ils sont assis dans un trou, et c’est plus chaud, vraiment plus chaud, est ce le soleil du jour qui a chauffé le sol en profondeur ou le sol en profondeur est-il plus chaud naturellement ? Quelle température fait-il aux pieds de la dune mais sous la dune, plus froid ou plus chaud ? Est ce qu’il y a de la terre sous la dune ? Ou autre chose ? Mais quoi alors ? Est-ce que le sol est plat comme lorsqu’on enlève un tas de sable versé sur la chaussée ? Ce sont les questions de l'enfant. Chez lui, les questions ne se tarissent pas parce que ne se sont pas taries ses sources d'étonnement.
Les touaregs font cela, creuser un peu pour trouver plus de chaleur, on a les fesses au chaud. L’auberge est loin derrière eux, à une demi-heure de marche, ça suffit pour être tranquilles. Les auberges dans le désert sont bruyantes la nuit. Le désert commence lorsque ne parviennent plus les bruits de l'auberge. L’auberge est derrière, plein Est, on en voit les lumières mais juste lorsque l’on est en haut des dunes. Parce qu’on progresse comme ça, on grimpe et on descend. On ne voit plus rien puis on voit à des kilomètres à la ronde. La marche n’y est pas très harassante, pas à cette heure de la nuit mais elle est moins harassante que ce que l'on imagine. Juste ne pas être trop présomptueux. On ne dompte rien, on fait juste ce que l'on peut, et ça progresse. Et c’est un régal que d’y évoluer en se tenant par la main. On sort la nuit ou à l’aube et il fait bon, frisquet même.
L’enfant est dans les bras de son père, ils sont assis, il n’est pas tard, 20 heures environ. Dans le Nord du Maroc, il fait jour encore. Pas là. La nuit tombe d’un coup, il fait jour et nuit quelques minutes plus tard. Il arrive qu'on ne se rende compte de cela que bien plus tard. Tiens il fait nuit. Le père sent la chaleur de l’enfant contre lui, il a mis son nez dans les cheveux de l’enfant, ça sent le shampoing de bébé, il inspire, se remplit doucement, exactement comme lorsqu'il était enfant, enfouissant son visage dans son doudou. Il connait bien ce plaisir. 
Il n’en perd pas une goutte. Toute douce cette saveur, ça sent le lait de toilette. La peau est douce. Il sait bien le père que ce moment est magnifique, alors il s’abandonne aux sensations. Et respire son enfant et l’énergie rentre en lui, pansant un peu ce qui peut l’être.

Tous les parents du monde connaissent. Sensation du petit corps chaud contre le sien à la sortie du bain, quand on l’embrasse au réveil, le couche.


On est au bout du monde, à Merzouga, à quelques kilomètres de la frontière algérienne, on est dans le désert.

C’est tout l’or du monde qui est assis là.     

- Qu’est ce que je ne donnerai pas pour avoir

- Un chocolat chaud dit l’enfant

- Oui dit le père, un chocolat chaud, c’est leur jeu à eux depuis toujours. L’un commence et l’autre termine en y mettant son grain de sel. En y mettant un complément d’objet disait l’enfant dès qu’il sut ce que c’était. Et alors on part à la recherche du chocolat chaud et du pain au chocolat, souvent les deux. Parce que l’enfant aime le chocolat chaud et le père le pain au chocolat.

Le jeu est né dans ses dunes.

On joue encore papa ? demande l’enfant

A quoi mon amour ?

Ben tu sais à notre jeu : qu’est ce que je ne donnerai pas pour…. Et l’autre termine la phrase et l’on part à sa recherche. Et on ne lâche pas jusqu’à ce que l’on ait trouvé. C’est toi papa qui m’a appris çà. On ne lâche pas.

 

Excellente idée dit le père, le ton de la phrase dit l’inverse de son contenu mais qu’importe, c’est dit et c’est cela qui engage.

Les étoiles sont bien froides ce soir et nous dégourdir les jambes nous fera du bien.

Tu commences dit l’enfant, tout entier dans son jeu.

Qu’est ce que je ne donnerai pas pour … commença le père.

Pour écouter Miles Davis dit l’enfant. Ça, il le dit pour son père, le regarde ravi. Quelle attention petit bonhomme !

Va pour Miles Davis alors dit le père.

L’enfant : A moi maintenant. Qu’est ce que je ne donnerai pas pour …

Le père passe en revue le chocolat chaud, le pain au chocolat, un bon bain, un ciné mais rien ne veut rester dans sa bouche.

 

Pour la vie hurla le père. Qu’est ce que je ne donnerai pas pour que tu vives mon amour, pour que je parte à ta place, et il s’écroule là comme un petit tas de chiffon aux pieds de son fils. Plus rien dans les jambes pour le soutenir, toute l’énergie s’est écoulée dans le sol. Ce n’est plus lui l’adulte.

On ne sait pas combien de temps dure la scène parce que dans le désert l’écoulement du temps est si singulier que les montres ne servent à rien. Seul le soleil indique bien quelque chose, mais pas à cette heure-ci. On a là un homme tapi, devenu petite poussière dans la voie lactée, qui gémit et n’arrive plus à se taire.

 

On y va papa ? C’est l’enfant avec une voix plus ferme, presque gaie. On y va papa ?

Où dit le père ?

Papa, t’as quand même pas oublié ? Miles Davis, la vie.

On ne les trouvera pas là, à se tourner les pouces. Et puis j’ai froid. Et c’est vrai qu’il faisait froid.

Le père se ramasse, son fils lui parait immense, sur cette dune. On rentre à l’auberge, les deux se tiennent la main. Et quelque chose de leur démarche dirait à quelqu’un qui les verrait rentrer, que l’on n’est pas prêts de se coucher. Et l’on ne se couche pas. Et ce même observateur attentif dirait encore qu’il va falloir être bien fort pour résister au jeu de ces deux-là.   

 

On refait les bagages, décide que Miles Davis est aussi important que la vie, le père aurait lâché sur Miles Davis mais « on ne lâche pas papa ». Le pain au chocolat aussi important que le chocolat chaud. Et l’on sort de l’auberge à la recherche des deux.

 

On se souvient de la nuit sans lune. Personne à qui demander. Alors on observe et on ressent. Comme si l’information allait bien venir de quelque part, mais pas d’indication au sol, pas de pancarte au nom évocateur, ni de chemin paraissant plus lumineux qu’un autre, ni cairn. L’enfant ne s’en émeut pas, son père trouvera. Ce qu’il fait lorsqu’il lève la tête. La voie lactée indique l’Ouest, on marchera plein Ouest. On sait que la quête risque d’être longue.

 

 

 

 

 

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Published by lanuitparle - dans contes
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