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blog de lanuitparle

Un truc où j'écris

 

vous êtes ... à avoir visité

14 janvier 2010 4 14 /01 /janvier /2010 10:40




Le 11 novembre, Rostropovitch est aux pieds du mur de Berlin, il ne veut pas être entendu, il joue pour remercier Dieu. Le mur s'est ouvert 2 jours auparavant. Il joue du Bach gai. C'est en 1989. Devant son poste de télévision, un enfant découvre le même jour l'histoire, Bach, Rostropovitch, le tout relié par un violoncelle. L'enfant, c'est Alexandre. C'est un enfant de la balle, et dans les cirques, on porte assez souvent le nom du père ou de son grand-père, souvent les deux.  
  

Les premières caravanes sont arrivées tard dans la soirée. Suivies par les camions, ceux de matériel et ceux de la ménagerie. La place du village s’emplit progressivement, avec géométrie, les caravanes forment 2 demi-cercles non encore ajustés. Les derniers villageois à fermer leurs volets ont bien vu, le cirque s’installe sur la place. On en parlait depuis plusieurs semaines. On en avait même parlé au conseil municipal. Les opposants avaient argué de la maltraitance faite aux animaux, enfin sans doute, parce qu’on était sûrs de rien mais quand même et de la pollution et des nuisances sonores. On servait ces arguments à chaque nouvel évènement. Et comme on les disait forts, on se faisait entendre et la municipalité avait fini par ne plus accueillir aucune manifestation. 

 

Les « pours » cette fois-ci l’avaient emporté parce que ça faisait bien longtemps qu’on n’avait rien fait, que ça ferait plaisir aux enfants. Et aux  vieux.

Les pours étaient les plus nombreux, on était à quelques semaines des élections, les élus locaux y voyaient là l’occasion de se montrer, de serrer des mains, de sourire et de le mettre dans le bilan. On vota la venue d’un cirque, contacta la ville voisine plus habituée de ces choses-là. Et on réserva. Beau boulot s’était on félicité.  

 

Ce sont les enfants au matin qui les premiers surent que c’était un cirque tsigane, un petit matin chargé de plaisir. C’était marqué dessus en belles lettres jaunes. Les caravanes et les camions, eux étaient peints en rouge et en vert. Les enfants parlaient peu, ils montraient surtout et se projetaient. Regarde là, non là, et là.

Quelques hommes étaient levés déjà. Des hommes du cirque, l’un des enfants raconta, parce que son père le lui avait dit, que parmi ces hommes-là qui s’apprêtaient à dresser le chapiteau se tenaient certainement le clown, le dompteur, l’équilibriste. Ces hommes savent tout faire.

Et c’était vrai.

On était mercredi, quelques affiches, placardées depuis la nuit déjà, invitaient au spectacle grandiose où serait présenté en exclusivité nationale le terrifiant lion, seigneur de la savane et à la visite de la ménagerie dès l’après-midi même. Et ça rugissait, brayait, sifflait dans les camions, les animaux avaient faim.

Dans l’une des caravanes, celle au guichet, un homme hurlait. Come à chaque réveil. Devant lui un enfant.

-         Mais qu’allons nous faire de toi ? Tu as déjà 8 ans et ne sait ni jongler, ni marcher sur les mains, ni courir sur un fil.

-         Dompteur peut-être ? fit l’enfant.

-         Dompteur ? Tu n’y penses pas, même les araignées te font peur, alors un lion !

-         Ben clown alors ! hasarda l’enfant.

-         Clown ? reprit le père mais les clowns font rire. Les clowns ne passent pas leur temps à lire, ni à écrire, ni à jouer du violoncelle.

-         Ben je ne sais pas papa. Et il baissa les yeux. Comme à chaque réveil.

L’enfant était seul, comme un fauve qui cherche dans sa cage, où se trouve l’issue. Comme on cherche l’air quand on étouffe à la piscine. Il avait tout essayé, même jongler à 2 balles, il n’y était pas parvenu. Comme né au mauvais endroit.

 

Violoncelle, son père avait prononcé le mot magique. C’est son grand-père qui lui avait offert ce violoncelle, juste avant de partir. 

-         Tiens lui avait-il dit, un violoncelle et Bach.

 

L’enfant se souvenait être resté longtemps à tenir de la main gauche un violoncelle, sans étui, et de l’autre un cahier. Il avait souvent vu son grand-père se concentrer sur les signes de ce cahier lorsqu’il jouait. Une partition.  

 

-         Que cette discussion cesse vite pensait l’enfant.     

 

C’était la caravane du patron. L’enfant, c’était son fils. Un fils bien malheureux de ne pas satisfaire son père. Et bien incapable. Trop tendre. Un fils qui accumulait livres et les partitions, deux choses bien inutiles dans un cirque tsigane.

-         Va rejoindre les autres maintenant au chapiteau.

-          

La conversation était close, jusqu’à demain.

 

L’enfant ne se fit pas prier, il avait pris l’habitude chaque jour de passer un moment à côté du lion. Parce que lorsque l’on est si seul, on se cache, on se cache vraiment, pas comme lorsque l’on boude, on se cache pour disparaître, on le ferait dans un trou si c’était possible et ainsi on cesserait d’affliger de la peine à ceux qu’on aime. Si seulement, ses mains avaient accepté de la rattraper cette deuxième boule. La troisième, c’est sûr il l’aurait saisie, la quatrième plus facilement aussi. Il aurait était un grand jongleur s’il avait pu saisir cette seconde poule, juste la seconde. Un lion qui il y a quelques mois encore chassait dans les savanes de Guinée. Un lion féroce que nul n’avait commencé à dompter et qui cherchait encore à happer la main qui lui donnait à manger.

-         Un lion qui n’acceptera jamais sa captivité et dont il faudra se débarrasser avait pronostiqué le patron. Trop dangereux avait-il conclu et trop cher.

On l’exhibait pourtant. On attendait le moment du spectacle pour le nourrir sur la piste, au milieu des spectateurs, lui se jetait sur la viande. Ce lion faisait peur et l’on gagnait un peu d’argent pour cela. On lui donnait ce rôle une dernière fois et l’on le vendrait. Pour cela, on l’avait affamé, il n’en serait que plus spectaculaire et on en avait fait le clou du spectacle. On ne se lassait pas de voir la puissance du fauve dévorer une proie. Samedi, elle serait vivante.      

 

 

La fuite du lion 

 

Jamais le patron ne se trompait et jamais il ne revenait sur sa décision. Est-ce à l’idée d’une séparation prochaine que l’enfant chaque jour venait se réfugier ici ? Ou bien parce que le lion semblait être le seul à le supporter lui, jouant encore maladroitement cette musique d’église. Ou parce que ses rugissements couvraient la musique de l’enfant, établissant entre eux quelque lien bien indéterminé mais qui se construisait.

Les heures s’écoulaient, l’enfant jouant inlassablement la même cantate, pourtant plus fluide chaque jour. La 5ème cantate, en ré majeur. La 5ème cantate en ré majeur jouée un jour dans un cirque s’était-il imaginé. Les cirques le soir sont des cathédrales mais qui d’autres que lui le savaient. Qu’on lui laisse juste le temps. Le temps manquait pourtant, on est vite sur la piste lorsque on est né à côté.  

Les notes parfois s’échappaient en grappes, formaient un bel ensemble. Alors ça devenait du Bach et ça faisait du bien et les rugissements cessaient. Les hommes prêtaient un peu l’oreille.

Qu’est ce qu’il fout ce gosse ?

 

Ce jour-là encore, l’enfant prit le chemin de la cage du lion. La cage était vide, la grille qui en fermait l’entrée était entrouverte. Le lion s’était échappé. L’enfant courut prévenir son père. Tous furent alertés, les enfants mis à l’abri, les autorités du village prévenues, la police prévenue aussi. Et le préfet ? Prévenu. On faisait des listes et on prévenait.

Un lion féroce s’était échappé, un lion de la pire espèce qui mangerait tout cru qui oserait le défier se raconta-t-on très vite. En même temps qu’on s’informait de la fuite du lion, naissait aussi vite qu’on court, l’idée que ces gitans étaient des incapables. Et l’on déversa à cœur joie d’autres inepties sur ceux-là qu’on ne connaissait pas et en lesquels on ne se reconnaissait pas.

 

Des battues, auxquelles les plus courageux participèrent, furent organisées. Y participèrent aussi des couards espérant qu’on les dise courageux à l’issue de ces battues. Espérant aussi ne rien trouver.

Des battues ? Des ratissages plutôt, chaque parcelle de champ, de bois, de berges de rivières fut scrutée. Les troupeaux furent rentrés et comptés et surveillés. Le lion avait disparu. On chercha dans la même urgence pendant 3 jours. On était Plus de rugissement nulle part, juste parfois, mal audible quelques notes de musique. samedi maintenant, le chapiteau avait été monté. Les gradins garnis de leur galette de tissu pour les rendre plus confortables.

Le conseil municipal se réunit et l’on s’interrogea. Devait-on maintenir le spectacle le soir-même au risque de paraître des ingrats ? Ou l’annuler ? On discuta longtemps jusque tard dans l’après-midi. Le maire trancha.

 

 

Le spectacle

 

On jouerait. Au moins l’on saurait de quoi ces gitans sont capables. Et ne nous privons pas de nous moquer s’ils le méritent.

On disait ces gitans comme on aurait dit ces gueux.   

On le fit savoir dans tout le village et même aux alentours. On joua. Les gradins étaient combles, on venait se moquer.  

            C’est le jongleur qui se produisit en premier. Un numéro de virtuose. Il jongla à 4 boules d’abord, les 4 à la fois d’une main. Oui c’est possible, ce le fut ce soir. Puis 5 et comme ce n’était pas assez, à 8 et 9 boules bientôt. On ne l’applaudit pas parce que ce soir, on savait ne pouvoir faire que comme les autres. 

Nul n’osait et pourtant.

            Vint ensuite l’écuyère très belle, au cheval à la crinière tressée. Jamais une femme n’avait évolué à 2 mètres du sol comme elle sut le faire. Elle volait. 

            Puis le clown qui ne fit rire personne. Un clown à la Buster Keaton pourtant. Un clown attachant, vraiment drôle. Mais là non plus, aucune adhésion. Ne pas céder au rire, à son propre plaisir de rire. On pinçait les enfants parce qu’on n’était pas venus pour ça.

            Enfin le numéro des trapézistes qui dura tant les évolutions étaient complexes. On virevoltait sous la voute du cirque.    

 

Las, l’un, porté par aucun encouragement et c’était la première fois, tomba dans le filet. Et ce fut le signal que chacun attendait.

 

C’étaient les jeux du cirque. Cela monta comme une vague, des derniers rangs. On le disait à voix haute, on le disait en rythme et ça parcourait l’espace et était repris par un nombre croissant de spectateurs, par tous bientôt, les enfants aussi, les vieux aussi.

Le lion, le lion,  

 

On faisait ainsi référence à ce qui avait été annoncé en fanfare. On réclamait l’exclusivité. Le rire bien gras nourrissait chacun. On hurlait à gorge déployée comme on aurait vomi.  

            Le lion, le lion,

On scandait encore, comme des loups.

 

L’un commença à taper des pieds bientôt, alors on l’imita, une onde hostile avait envahi le chapiteau. Comment sortirait-on de cette furie ? Nulle police à qui faire appel. Il fallait conclure, annoncer que le spectacle était terminé, remercier chacun de sa venue et de ses encouragements. C’est ce que s’apprêtait à faire le maître des lieux. On baissa les lumières, pensant que le calme se rétablirait ainsi, un peu au moins. Il prit le micro, il était en coulisse encore, s’éclaircit la gorge, répéta mentalement ses premiers mots « Mesdames et Messieurs ». Sa gorge était nouée. On alluma la poursuite, on allait jeter une souris dans la fosse aux lions.

On ne sut pas d’où vint le calme, un silence presque subit. De la chance qu’on lui laissait de s’exprimer pour mieux l’achever ? Ou de ces notes de musique que l’on commença à percevoir. Qu’est ce qu’il fout ce gosse ? Tendre l’oreille pour mieux saisir, un air inconnu mais familier, une musique des anges, qui vibre au fond du ventre après avoir hérissé les poils des bras, fait frissonner la peau des autres. Quelque chose que l’on découvre, mais comment avoir pu ignorer cela jusque là ? Comment avoir su vieillir sans avoir été initiés à cela ?

C’est Bach, les premières notes de Bach.

 

Un instrument à cordes, la poursuite fouille l’entrée de la piste comme pour dénicher sous le lourd rideau de velours chatoyant un signe.

Qui va là ? Le rideau s’ouvre sur un violoncelle, un violoncelle parce qu’on ne voit que lui. Une main sur l’archet, l’autre aux accords. Qu’est ce qu’il fout ce gosse ?

L’enfant qui porte le violoncelle est si petit.

L’enfant joue Bach, l’on se tait, le violoncelle égrène cette 5ème cantate en ré majeur, l’on s’émeut, on ne contient plus, une cantate qui dégouline maintenant sur les joues des plus durs du rang du fond.

  Oui le lion est là, à ses côtés, est entré à sa suite, et s’ébroue dans la lumière. Il écoute aussi.  

On joue Bach pour la première fois.

Epilogue : La soirée dura longtemps, bien après les dernières mesures. Alexandre avait rangé dans sa housse son violoncelle. Il fit ses bagages au petit matin. Il prit le lion
 et rendit son nom, il s'appelerait désormais Romanès, Alexandre Romanès.   
Et depuis ce jour, on joue Bach dans un cirque tsigane, porte de Champerret.   

 

 

 

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Published by lanuitparle - dans contes
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commentaires

Dany85 16/01/2010 16:06


un article très complet, le cirque est toujours un grand moment a passer. Bienvenue dans ma communauté "les contes..." , je continu la visite de ton blog, bon samedi


ZinWeb 14/01/2010 13:58


joli, Bach...le lion, les loups qui scandent, toute cette musique!!
gros bisous