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blog de lanuitparle

Un truc où j'écris

 

vous êtes ... à avoir visité

4 janvier 2008 5 04 /01 /janvier /2008 12:17

4 janvier 2008, un an plus tard. Nous dormons chez Laure, Nina vient me chercher dans ma chambre, « Viens, dit-elle, papou est là dans ma chambre, assis sur mon lit ».  Je la suis. Il est parti me dit-elle. Il a guéri son cancer.

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20 mai 2007 7 20 /05 /mai /2007 12:16

20 mai 2007, 4 mois plus tard. Je m’endors dans un taxi, nous nous rendons depuis Bangkok à un temple bouddhiste situé à une centaine de kilomètres. Il faisait très beau. On avait traversé un joli village où j’avais souhaité que l’on s’arrête pour rejoindre le marché.  L’heure de notre départ, très matinale, avait permis d’assister au départ de leur temple des moines bouddhistes en quête de leur nourriture pour la journée.

L’on me réveille à notre arrivée, je suis en pleurs, en colère. Je rêvais de papa. Je venais de le retrouver, il avait les mains derrière le dos, une position qui lui était familière et il regardait des amis jouer aux cartes devant lui, de l’autre côté d’une vitre. Il souriait. J’ai tout de suite eu besoin de téléphoner à maman, je suis en joie « maman, j’ai une chose un peu étonnante à te raconter, j’ai eu des nouvelles de papa, il va bien ».

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26 janvier 2007 5 26 /01 /janvier /2007 12:15
26 janvier 2007
L'église était recueillie
L'église était une cathédrale, recueillie, silencieuse, dense, baignante, protectrice, les séquences prenaient leur place les unes après les autres, moments posés les uns à la suite des autres dans une ligne cohérente.
juste une source sonore, la musique, la parole, la musique-un kyrie, la parole, le silence pendant certains déplacements, certains gestes, et l'émotion, celle libérée par la musique, par la tristesse. L'humanité s'était logée papa dans cette église, ce silence d'humanité dense.
Dense mais non pesant, une énergie qui s'échange, qui baigne tous les participants d'un même ouate, après les tourments. Plus de tourments, maman groggy sans doute par ces longs mois à ton côté.
Qu'il y ait là quelque chose de lendemains chatoyants, c'est ce que nous souhaitions, j'avais écrit sur le faire-part parti à Sud-Ouest, "ni fleurs, ni couronnes, ni cons", maman a retiré les deux derniers mots.
Envie de ce que l'on sent au printemps, lorsqu'on met le nez dehors, qu'une journée de soleil s'annonce, l'amour était dans cette église, un bain de lumière pour te reconnaître enfin, pourquoi cet "enfin" ?, non ce n'était pas trop tard, tout prend sens dans ce qu'a écrit Béatrice, je comprends maintenant ce qu'elle disait, cela me permet d'accéder à toi, "ah c'est donc ça papa", tu étais donc celui-ci ? J'entends la voix de Béatrice qui ne s'y est pas dite pourtant et je vois la personne de Brigitte, son amie qui vient dire à sa place. Béatrice n'a pas pu lire. La parole de Béatrice, quelques secondes, sanglots. Je suis partie de Pont l'Abbé trop tôt, je n'y arrivais plus, j'aurais pu partir le lendemain matin pour reprendre le travail, ne partir que le mardi, j'avais besoin de quelques heures à moi, protégé de ta maladie, de ses symptômes sur ton corps, de l'état de faiblesse qu'elle t'imposait et de l'image de ton corps qui se décharnait.
Je suis parti lundi, me suis reposé sur Béatrice et maman.
Un texte si vrai, qu'elle m'avait lu auparavant à la maison. Le texte nous explique papa, en monsieur trop 'trop de sucres dans le café" et en monsieur "amour", papa qui nous épargne sa douleur, se cache pour souffrir ou souffre en silence pour ne pas que la vie de la famille à côté ne soit perturbée le moins du monde par cet homme qui meurt. J'ai en tête ce moment où je surprends papa plié en deux de douleur sur son lit. Papa meurt et s'excuse presque de ce dérangement. Papa est mort si facilement, papa vivait puis est mort.
Mais papa, là, à cette seconde, dans ces jours si précieux parce que si peu nombreux, c'est toi qui est au centre, c'est normal papa, ce n'est plus nous là. Même là papa ? Personne ne t'en aurait voulu. Tu avais intégré que ta place était dans le retrait, te retirer pour que l'autre, ton enfant soit dans la lumière comme s'il n'y avait pas de place pour tout le monde, comme si toi tu n'avais pas le droit à cette place sociale. Tu y avais droit papa, si des hommes comme toi ne prennent pas ce droit, à qui le laisse-t-on ? L'éthique de papa où l'éthique l'emporte sur le reste.

Toi si délicat et dans le même temps si indélicat. Délicat d'avoir passé 3 heures à la table de la cuisine quand Gaëlle est venue te voir à Pont l'Abbé quelques semaines avant que tu ne partes sous prétexte d'être en formation à Saintes.

Papa qui m'a manqué tant d'années et qui est là si présent dans sa lutte, quelle belle bataille papa, qui demande juste un peu de répit à la maladie pour rester avec nous. "Vous qui êtes si gentils avec moi". Ce que tu as fait papa, c'est très beau, la vie a pu s'écouler à côté de toi, à travers toi par la porte ouverte de ta chambre, la présence de Caroline si douce, si concernée par son papou, par tous ces efforts que tu faisais quand elle était enfant pour que le poney Rose d'Or soit là lorsqu'elle arrivait de Paris où elle vivait avec ses parents. Si reconnaissante. Charlotte qui marche à 4 pattes sur ton lit pour approcher sa bouche délicatement de ta joue, y poser un baiser d'une délicatesse, et tu le sais, qu'on ne prête pas aux enfants de son âge. Et qui reprend son activité de petite fille de 2 ans à côté de toi, mais une activité douce pour ne pas déranger ton besoin de repos, d'irrépressible repos. Te reposer, tu luttes pour rester éveillé. Nous te regardons dormir, te surveillons, personne ne parle de cette surveillance, chacun craint que tu ne partes ou que tu aies besoin de nous et qu'on l'ignore.

Je revois les filles, Nina qui fait la queue, prend son tour pour dire au revoir à mon père, et le répète plusieurs fois. Charlotte qui sort de dessous l'autel, satisfaite de s'être frayée un chemin qui la ramène jusqu'à nous, les pans de tissu recouvrant l'autel s'ouvrent et elle apparaît tout sourire. Nina recueillie.

Je revois Méziane attentif à ne pas connaître d’impaire, réentends la voix faible de Zineb dire cette sourate dans une église si catholique, revois aussi les musulmans, les bras ouverts qui prient. Papa nous a élevés dans cette universalité-là. Nafissa qui s'affaire dans la cuisine. Et puis Manu, Franck, Jaad, G, Valérie, Bouzid, François, Fred. Comme tout cela nous fit du bien !

Je ressens cette émotion, comme à l'écoute d'une œuvre, je suis surpris par les files ininterrompues de personnes qui viennent saluer papa, un dernier au revoir à papa.

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4 janvier 2007 4 04 /01 /janvier /2007 12:15

4 janvier 2007

6 heures du matin, le téléphone sonne, je suis à Bordeaux, papa est mort dit Béatrice. Besoin de silence alors. Ne pas prendre la route de suite.

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3 janvier 2007 3 03 /01 /janvier /2007 12:13

3 janvier
Hiver 3
Mon père hier à l'hôpital de Saintes, j'ai repris le travail hier matin, j'ai eu besoin de quitter Pont l'Abbé plus tôt, rentrer chez moi, vite chez moi, pour sortir de l'espace de la maladie. Un environnement maladie qui rend tout malade. Le trajet en voiture ne m'apaise pas de suite, j'appelle Sophie depuis la voiture, cet appel me permet de passer et de penser à autre chose, et elle qui me propose de passer les voir et que j'appellerai quelques heures plus tard pour repousser le rendez vous Ciné que l'on s'était donné.
Je suis hier soir à l'hôpital, Bouzid a tenu à m'y conduire. Il est venu me chercher au travail, ne voulait pas que l'on prenne la voiture. Lorsque j'arrive dans cet hôpital vétuste, papa a été installé dans une chambre de 3, deux autres hommes discrets, c'est l'heure du repas. Papa tient une fourchette dans la main, les pics vers le plafond, vides, comment ont-ils pu le laisser seul, lui qui n'a pas la force de manger, je suis en colère, je contiens cette colère pour lui sourire, prendre de suite une voix enjouée, c'est ce qu'expliquait le ventriloque que j'entendais dans une émission consacrée à la voix, capable de faire immédiatement le choix de la bonne voix, j'ai ma bonne voix, "bonjour papa, je vais t'aider, tu veux que je t'aide ?"
Oui bien sûr me dis-je. Lui acquiesce d'un mouvement de tête.
Comme on se retrousse les manches. Allez hop, au boulot. Tiens donne papa, je suis toujours dans la colère, je finis d'aider papa et je vais dans le local des infirmières demander des explications, exiger une autre prise en charge, une autre aide. Mon père a besoin d'aide, pas qu'on lui signifie devant une assiette de purée inaccessible son incapacité à se débrouiller seul pour quoi que ce soit.
C'est d'abord lui qui m'adoucit. C'est bon dit-il de sa faible voix, je suis content de manger, il répète que c'est bon. Le dira trois ou quatre fois dans l'heure que je passerai avec lui. Jamais il n'a parlé d'un tel plaisir à la maison, il est à l'hôpital depuis le matin, maman est déchirée par cette décision qu'elle a prise et que j'encourageais à prendre. Nous échangeons plusieurs phrases. Ca non plus, pas fait depuis plusieurs semaines. Comme un retour de la vie, de sève dans ce petit corps décharné.
Ma colère fond, papa va mieux que ce que j'ai vu ces dernières semaines, l'hôpital lui convient mieux, j'en suis convaincu. Ne pas chercher à l'en sortir de suite. Maman et Béatrice peuvent en profiter pour dormir un peu à la maison. J'appelle l'infirmière quand papa me demande de l'accompagner aux toilettes, je l'appelle à cause de la perf, et de l'état de faiblesse que je lui suppose.
Et puis parce que je n'y arrive plus. Je n'arrive plus papa à t'aider.
Une jeune femme un peu ronde, d'une trentaine d'années arrive de suite alors qu'elle dînait, dit que ce n'est pas grave, Bouzid vient de l'interrompre. Elle est là rassurante, sachant s'y prendre, demandant à papa des choses que je n'aurais pas osées. Papa chemine, elle le soutient, traîne les pieds, appuyé à la perche de la perf. Se débrouille très bien, est assis sur les toilettes. Faible ! Une posture qu'on lui connaît bien. Les coudes en appui sur les genoux, juste en équilibre, ne pas tomber, assez stable dans cette position si proche de la rupture. Frêle corps en équilibre. Ces moments lui conviennent bien, sont des moments de repos, il n'a pas peur de faire sur lui, les toilettes sont un espace sécurisant, je l'entrevois dans un entrebâillement. L'infirmière reviendra dans quelques minutes. Ma colère a disparu, la manière qu'à le personnel soignant d'habiter ce lieu est rassurante, j'en oublie la vétusté.
L'infirmière revient quelques minutes plus tard, mon père est entre de bonnes mains. A mangé 5 cuillérées en tout, 3 de purée, 2 de compote. Je reste une heure, papa est épuisé par cet effort. Bonne nuit papa. Merci Bouzid.

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2 janvier 2007 2 02 /01 /janvier /2007 12:12

2 janvier

Suis dans les allées d’une librairie à Bordeaux, ai eu besoin de cette pause, y suis seul dans l’émotion de papa. Je suis avec eux à Pont l’Abbé, je pense à Béatrice, à maman. C’est l’anniversaire de Béatrice. N’ai pas la force de l’appeler. Comment lui souhaiter quelque chose de doux ? 

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28 décembre 2006 4 28 /12 /décembre /2006 12:11

28 décembre
Le lavoir de Geay
Tous ces week-ends passés à Pont l'Abbé. Maman m'envoie chercher des pommes chez Aubert, du pain chez le boulanger du village chez lequel je n'étais pas allé depuis plus de 10 ans sans doute. Je me rends compte que je me familiarise avec le village, ses habitants, que j'ose davantage m'y montrer, y être naturellement sans craindre de croiser mes amis d'enfance ou les personnes que je connaissais. Je m'y habitue, redeviens d'ici. Me sens d'ici de plus en plus. Y'a quelque chose de l'ordre de l'apprivoisement, je m'habitue, le village aussi s'habitue. Des repères s'y construisent. Je me rendrai compte plus tard que le village me manque.
Une pratique corporelle du village qui passe par des circulations, plutôt passer par là mais plus par évitement, parce que le village impose ses circulations.
Je repense à Francis, notre voisin et à Manon, la femme de Marc, le frère de papa, qui passent à la maison rendre visite à papa, tous deux bouleversés par la vision de papa, son état de faiblesse. C'est bien le moment de s'intéresser à papa. Je sais leur bouleversement sincère.

Le défilé va-t-il commencer ?

Allez m'ssieursdames, la visite va commencer. D'abord bien identifier les objets nouveaux de cet univers : là un lit médicalisé "tiens maman, tu montres comment on relève la tête du lit électriquement", merci maman.
Approchez m'ssieursdames "maintenant le malade". Et l'air contrit à chaque fois. Ca veut dire quoi faire acte de contrition. Définition du Hachette "pour les chrétiens, repentir sincère d'avoir péché". Je les sais "sincères" cela n'en reste pas moins insupportable.

On va peut-être trier tout cela comme les pommes.
Bon alors les contrits par ici, plutôt là m'ssieursdames, les cons, plutôt par là, vous passerez en dernier, y a-t-il encore des cons parmi vous, oui vous, par ici monsieur je vous en prie, vous connaissiez papa, non même pas, bon ben qu'est ce qu'on fait, ça vous occupe ? Ben si ça vous occupe, restez donc un moment mais je sais pas si vous aurez de la galette. Ne poussez pas m'ssieurs dames, y'en aura pour tout le monde, papa va pas se barrer. Oui oui je sais pour les cons, qu'un "con en soi" n'existe pas, que tout cela est relatif. Certes, bon ben les cons relatifs par rapport à moi et tout et tout, mettez vous plutôt là. Oui là.

Et puis ceux que ça fait plaisir de voir qui ont toujours été là, seront là après. Jacqueline pourtant si décriée par maman, Alice si discrète, G. si malheureuse. Et d'autres bien-sûr.

Ce retour au pays change quelque chose en moi, tenté d'écrire "transforme en moi", ce que Merleau Ponty appellerait "mon être au monde", j'y redécouvre mon pays, ma région, ses pierres que j'aimais, son calcaire, son architecture, sa nature. Je rapproche cela, en relisant ce texte 3 ans plus tard, de ce que Nicole disait au sujet de notre appartenance religieuse. Nous sommes chrétiens disait-elle qu’on le veuille ou non. Peut-être est-on d’un lieu de la même façon ? Qu'est ce que c'est gnangnan, peut-on être autre chose que gnangnan dans l'évocation de ses propres émotions ? C'est sans doute le premier jet qui est gnangnan, il me faudra le reprendre.
Je ne connaissais pas le lavoir de Geay que je découvre au sortir de chez Aubert, intrigué par le lieu que je n'arrive pas à "ranger", à mettre dans une de mes catégories mentales. Je ne le trouve ni beau, ni fort, n'ai pas d'émotion particulière, je le sais là depuis plusieurs dizaines d'années, plus d'un siècle sans doute, et là encore plus tard, bien près nous. Le vigny qui est en moi se réveille. Je l'imagine au printemps à l'aube ou en soirée plutôt. Un lieu doux au printemps. Sa force doit plutôt se dégager en soirée. L'eau y est-elle potable ? Je ne me hasarderai pas, est-ce une source, sont-ce des sources qui alimentent les lavoirs ? Toutes les sources sont-elles potables ? L'église de Geay était fermée. Geay est un village à côté de Crazannes, connu ici pour ses carrières de pierres.
J'aimerais bien avoir une maison dans l'un des villages d'ici, un village avec un marchand de journaux. Une maison avec une cheminée. Et un cache devant quand je ne m'en servirai pas. Comme ici quoi !

Je n'y arrive pas
Maman énumère ce que papa lui a demandé depuis hier soir, verre d'eau, serviettes propres, deux fois aux toilettes, galette hier soir, jus d'orange ce matin, café ensuite mais rien ne rentre, le corps ne laisse plus rien rentrer, pas faim, pas envie, envie de rien juste dormir, pas de partir mais envie de rien, de dormir, une fatigue irrésistible alors que les autres envies s'en sont allées. Devant tout ce que maman a sorti, alors qu'elle l'encourage à prendre quelque chose, papa s'excuse "ne me bouscule pas, je n'y arrive pas".

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27 décembre 2006 3 27 /12 /décembre /2006 12:10

27 décembre
Guibert encore
Le sentiment de connaître tout cela, parce que la maladie m'a déjà été décrite par Guibert, la maigreur, les gestes lents, l'image de ce corps décharné que Guibert nous invitait à trouver beau. Et puis une écriture au jour le jour, comme ce journal d'hospitalisation, Cytomégalovirus, c'est l'image du corps en guerre que je ne retrouve pas là dans l'expérience que traverse papa. Peut-être parce que papa n'est pas en guerre, il est battu par la maladie, abattu par la fatigue. Comme une vieillesse qui se serait soudain accélérée. La mort n'est pas encore là, ce n'est pas elle qui le terrasse. La mort vient après. Elle prend ce qui est là, le corps. Là c'est la maladie, une maladie silencieuse, il y a beaucoup de sérénité chez papa, en lui, des gestes d'une extrême lenteur quand il se lève pour aller aux toilettes. On parle de garniture plutôt que de couches, ça y est j'ai retrouvé le mot que maman utilisait. Le lit médicalisé arrive demain.
Préserver les enfants de tout cela, Gaëlle disait que les enfants devaient sentir des choses, bien sûr je ne pensais pas à cela et pourtant leurs journées à elles tournent beaucoup autour de cela. Elles traversent la chambre, viennent m'y voir pour demander quelque chose, "je t'aide ?" demande Charlotte plutôt que de dire "tu m'aides ?". Aujourd'hui cinéma à Saint Savinien pour Nina, Marc et Marie. Et ce soir Cirque.
Mais peut-on parler d'expérience, bien sûr que non. Papa ne traverse pas une expérience, papa est en fin de vie, nous partageons les derniers jours de la vie de papa dans aussi peu de partage, que faut-il faire, se rendre à son chevet, rester à son chevet. Interrogations. Quelques mots échangés chaque jour, prononcés par nous, lentement, pour que les mots parviennent à son cerveau, puis se transforment en sens. Et évoquent ou non quelque chose.
Le lit médicalisé arrive demain, le déambulateur aussi, mobiliser papa sera un peu plus facile.

Hiver 2
C'est à de menues choses que je mesure le déclin ; chaque jour une capacité se perd, aujourd'hui, papa n'arrive pas à se tenir assis. Les conséquences se mesurent toutes en perte d'autonomie. Il ne peut plus se baigner, on ne peut plus l'aider à s'assoir dans la baignoire, sa toilette devra se faire dans le lit même,
nos gestes deviennent plus techniques, comment retourner la personne dans le lit, dans le langage, papa devient complément d'objet, on s'occupe de lui, le retourne, et pourtant tellement sujet, sujet là, présent.
Ill ne peut plus boire depuis le bord de son lit, le tenir en permanence, les escarres vont apparaître, il n'ira bientôt plus aux toilettes.
On meurt d'une succession de petites pertes.


J'imagine que l'on finit par perdre une fonction vitale, relirai-je Une mort très douce de Beauvoir. Non !
Les mourirs ne se ressemblent pas. Je me souviens d'un petit opuscule de quelques dizaines de pages, d'une écriture soignée, ciselée sans être guindée. Précise, comme il faut, une écriture juste. La justesse de cette écriture, ce sentiment parfois vécu d'une écriture juste, chez Zweig, Maupassant. Zweig plutôt dans Vingt quatre heures de la vie d'une femme.

J'entends maman parler à papa, dialogue presque ininterrompu de ce qu'elle fait, de ce qui se dit et qu'il aurait pu ne pas saisir, de ce que nous avons fait hier et ferons dans la journée, de l'état de santé des filles, du départ de Caroline pour Nancy, de son arrivée à Nancy. "Caroline est arrivée à Paris, elle change de gare". Maman maintient papa dans la vie par le Verbe. Au début était le Verbe, je pense à la Genèse bien sûr, mais aussi aux textes de Dolto, maman maintient papa dans la vie par le Verbe, le Verbe à la place du corps. Parce que papa ne peut plus vivre, maman raconte. Denise Jodelet disait quelque chose comme cela lorsque Semprun a publié L'écriture ou la vie.

Cette importance du raconté, comment l'écrire, "raconté", "raconter". Il faut absolument que je lise Bruner.

Je mesure aussi l'effet performatif du langage. "Quand dire c'est faire". Maman raconte à papa ce qu'elle fait dans le moment même où ils le font ensemble. Et papa sait ainsi mieux ce qu'il fait. Sans doute. "Nous allons aux toilettes", "Je vais te faire boire". Maman est admirable comme si tout cela ne devait jamais finir, comment reviendra-t-elle d'une épreuve où elle donne tant ?

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26 décembre 2006 2 26 /12 /décembre /2006 12:09
26 décembre
Hiver
Le médecin Brossard est passé en tout d'après midi. C'est le médecin de famille, t'as l'impression qu'il va chialer quand il vient. "Allez docteur, ça va aller, c'est mon père quand même, pas le vôtre" ai je envie de lui dire en lui tendant un mouchoir. Allez docteur, chialez pas quand même. La qualité de mes expressions me fait penser au "Ca me fait trop des chatouilles".
Moment solennel où nous sommes avec maman et Béatrice, Béatrice était dans sa chambre, je vais la chercher à la demande de maman. Nous entendons le médecin nous dire que papa est en fin de vie, que nous ne pouvons pas savoir s'il en a pour 24 heures, 2 jours, ou une semaine. Il dit aussi qu'après mon départ, samedi prochain, nous ne pourrons pas garder papa à la maison, qu'il faudra l'hospitaliser, que maman n'arrivera pas à s'en occuper, à le sortir du bain, à l'accompagner aux toilettes. Il dit que l'hospitalisation ne changera rien au prolongement de la vie de papa, c'est juste une solution technique pour les toilettes et pour le reste. Béatrice choisit de rester à Pont l'Abbé, elle ne reprendra ses cours à la fac qu'après le départ de papa.
Son ton est contrit, désolé de nous apprendre de telles nouvelles. "Allez docteur, ça va aller".
Maman aimerait garder papa à la maison, qu'il finisse sa vie ici, maman et Béatrice pleurent, maman dit qu'elle le sait bien, "je le savais" mais elle n'arrive pas à arrêter de pleurer. C'est elle qui le dit. Papa part, je sais bien la douleur de maman, j'ai vécu cette douleur au départ de Gaëlle. Soulagé, j'avais d'abord écrit "très heureux" de n'être plus dans cette douleur, la douleur est-elle proportionnelle au temps passé avec, à la qualité de la vie partagée, au degré de dépendance, à la peur de "l'après-l'autre" ?
Oui bien sûr, il n'y a pas de règles, la douleur est là. Présente comme une personne bruyante qui ne laisse aucun répit.
Si jamais nous hospitalisons papa, nous l'hospitaliserons à Saintes pour que je puisse lui rendre visite plus facilement. Le médecin n'aura pas de mal à trouver une chambre à l'hôpital.
Le médecin reviendra vendredi, dans 3 jours afin que nous reparlions de tout cela. Ainsi papa vit ces derniers jours à la maison et nous ne trouvons pas de solution pour le garder. Pas d'aide soignante pour la toilette. On n'hospitalise pas à domicile à la campagne, les ressources en aides soignantes n'existent pas, la responsable du service compétent explique à maman que nous sommes 30ème sur la liste d'attente.
Maman demande s'il nous faut attendre 30 morts dans le canton, les infirmières lui disent qu'il faut intervenir auprès des élus. Que le sénateur fera quelque chose. On les a bien élus pour quelque chose, non ?
Gaëlle me manque aujourd'hui. Manque de quoi ? No lo sé.

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25 décembre 2006 1 25 /12 /décembre /2006 12:07
Soir de Noël, minuit 10, mayoub amie aimée,

Une chorégraphie de Bob Fossé à la télévision, la moitié de la maisonnée s'est couchée, l'autre l'a été par la première moitié, des journées très pleines, pleines des besoins de régulation qu'ont les enfants, ballades à Saintes avec Marie et rencontres avec quatre acteurs avec lesquels j'engage la conversation et que nous recroiserons dans les rues dans l'heure qui suit, échanges de sourires, l'une des femmes est très belle, des acteurs dans des costumes très réalistes de l'époque de la Révolution, qui annoncent une série de spectacles dans les jours à venir, je prends les dates très envie d'y aller, je te le proposerai peut-être la semaine prochaine.

Je suis content de t'aimer ce soir. Me semble y voir assez voir ce soir, et depuis plusieurs jours. Journée très dense aussi avec papa, que je baigne ce matin, images très dures de sa maigreur, me viennent à l'esprit les photos que Guibert avait faites de ses vieilles tantes, images de la très grande vieillesse et de la douceur, je ne savais pas que nous en serions là, j'en parle à Béatrice de ce sentiment que j'ai eu, l'impossibilité pour moi de laver et d'essuyer toutes les parties de son corps, pas les fesses, ni le sexe, c'est lui qui s'y colle, des gestes lents qui se perdent quelque part entre le projet de se laver, le faire et le résultat. Comme si le geste ne pouvait s'arrêter une fois lancé, pris par sa propre inertie. Ou comme si papa s'y rassurait parce que le geste est maîtrisé.

Qu'est ce qui l'arrête alors ce geste ? Nul ne le sait, peut-être la fatigue. Ce moment me fut difficile. Je dis à Béatrice que des photos de papa à ce moment-là nous auraient parlé de la mort. Après le repas, je vois mon père faire des efforts, nous l'asseyons dans son lit avec Béatrice, je le porte sous les bras, le décolle pendant qu'elle installe le traversin plié en 3. Ses efforts portent vite des résultats. Comme si ce qu'il arrivait à boire lui apportait de suite un peu d'énergie.

Papa se salit systématiquement depuis hier, se pisse dessus, maman a fait acheter des couches à Béatrice, on n'appelle pas cela des couches, on appelle ça comment déjà, j'ai trouvé le mot très discret, très respectueux des personnes âgées qui ne se tiennent plus. C'est peut-être le mot de maman d'ailleurs, mon père le vit bien, pas de se pisser dessus mais d'avoir des couches.

Papa nous a dit tout à l'heure que si nous ne l'avions pas fait réagir, il ne serait plus là. Grand bonheur de se dire que papa reste pour nous, il fait tout cela pour nous, et tout cela nous relie, nous aime. On ne dit pas cela "tout cela nous aime", ça veut dire, tout ça construit du lien fort, de l'amour.

Je sais mieux l'amour Youb, je ne suis dans aucune possession.

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